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FRANCOPHONIE
Sembene Ousmane: Les bouts de bois de Dieu
N'Deye Touti, après avoir, sur l'ordre de Ramatoulaye, préparé
Le lait de "Grève", retroussa les manches de sa blouse dont elle
n'avait pas mis les boutons supérieurs et posa sur sa tête
un foulard à fond vert semé de grains de café noirs
donr elle noua les deux extrémités sous son menton.
Par-dessus la blouse, elle enfila un pagne et, considérant d'un
œil rêveur ses espadrilles, les trouva trop larges pour ses pieds
qu'elle avait longs et bien cambrés. N'Deye, comme on l'appelait,
était jolie et savait qu'elle était la coqueluche des garçons
des environs. Avant la grève, elle fréquentait l'école
normale de jeunes filles ce qui lui donnait une nette supériorité
sur les garçons mais en même temps faisait d'elle l'écrivain
public du quartier. En écrivant leurs lettres d'amour ou leurs
requêtes, en remplissant leurs feuilles d'impôts, elle se sentait
de plus en plus éloignée de tous ceux qui formaient son entourage.
Elle vivait comme en marge d'eux; ses lectures, les films qu'elle voyait,
la maintenaient dans un univers où les siens n'avaient plus de place,
de même qu'elle n'avait plus de place dans le leur. Elle traversait
l'existence quotidienne comme en rêve, un rêve où se
trouvait le Prince Charmant des livres. N'Deye ne savait pas exactement
qui serait ce Prince Charmant ni quelle serait la couleur de sa peau, mais
elle savait qu'il viendrait un jour et qu'il lui apporterait l'amour.
Les gens parmi lesquels elle vivait étaient polygames et NDeye n'avait
pas tardé à comprendre que ce genre d'union exclut l'amour,
du moins l'amour tel qu'elle le concevait. Et cela lui avait permis
de mesurer ce qu'elle appelait leur "absence de civilisation." Dans les
livres qu'elle avait lus, l'amour s'accompagnait de fêtes, de bals,
de week-ends, de promenades en voiture, de somptueux cadeaux d'anniversaire
de vacances sur des yachts, de présentations de couturiers; là
était la vraie vie et non dans ce quartier pouilleux, où
à chaque pas, on rencontrait un lépreux, un éclopé,
un avorton. Lorsque NDeye sortait d'un cinéma où elle
avait vu des chalets faîtés de neige, des plages où
se bronzaient des gens célèbres, des villes aux nuits éclaboussées
de néon, et quelle rentrait dans son quartier, elle avait comme
des nausées, la honte et la rage se partageaient son cœur.
Un jour, s'étant trompée de programme, elle était
entrée dans un cinéma où l'on projetait un film sur
une tribu de Négrilles. Elle s'était sentie rabaissée
au niveau de ces nains et avait eu une envie folle de sortir de la salle
en hurlant: "Non, non"! ce ne sont pas de vrais Africains! Un autre
jour alors qu’étaient apparues sur l'écran les ruines au
Parthénon, deux hommes derrière elle s'étaient mis
à parler à haute voix. N'Deye s'était dressée
comme une furie et leur avait crié en français: "Taisez-vous
donc ignorants! Si vous ne comprenez pas, sortez!" En fait, NDeye
Touti connaissait mieux l'Europe que l'Afrique, ce qui, lorsqu'elle allait
à l'école, lui avait valu plusieurs fois le prix de géographie.
Mais elle n'avait jamais lu un livre d'un écrivain africain, elle
était sûre d'avance qu'une telle lecture ne lui aurait rien
apporté.
N'Deye, tout en s'approchant de la porte de la palissade, se souvenait
du jour où pour la première fois elle avait senti s'opérer
en elle ce qu'elle nommait son "évolution vers la civilisation."
C'était durant ses premières années d'école,
à l'époque où elle tenait un journal intime, queue
avait déchiré depuis parce que dans le milieu où elle
vivait "il ne se passait rien de sensationnel," à l'époque
aussi où ses jeunes seins avaient commencé à pointer.
Un jour, au cours de la leçon de couture, elle s'était confectionné
un soutien-gorge. Tant qu'elle avait été au milieu
de ses camarades de classe, elle avait fièrement arboré son
œuvre, sans gêne et sans complexe, mais, rentrée chez elle
pour les vacances, elle avait caché l'objet. U soir, sous
la couverture, elle mesurait du doigt la croissance de ses seins et se
torturait à la pensée qu'un jour ils tomberaient comme ceux
des autres femmes dont elle regardait à la dérobée
les poitrines plates ballotter sous les pagnes. A cette idée,
elle éprouvait un véritable malaise. Un soir par négligence,
elle rentra, à la maison avec le soutien-gorge. Ce fut Mame
Sofi à la langue pointue qui l'aperçut:
-Hé, venez voir, venez voir! Il y a une vache pleine qui
se promène tout habillée dans la maison sur deux pattes!
N'Deye Touti avait pleuré de honte malgré les consolations
de Ramatoulaye sa petite mère qui lui avait ordonné de conserver
le soutien-gorge puisqu'il lui plaisait. Mais depuis ce jour-là,
elle s'était considérée comme enfermée dans
un enclos.
Sembene Ousmane, Les bouts de bois de Dieu, édition le
livre contemporain, Paris, 1969, pp. 101-2
Emmanuel Levinas: Derrière la couleur, un visage
Le Nouvel Observateur - Comment trouver dans votre œuvre philosophique
des armes pour combattre le racisme?
Emmanuel Levinas. - Le racisme est la suppression du discours
entre les êtres humains. C'est ce discours qu'il faut rétablir.
Il faut pour cela posséder et dispenser une grande culture.
La culture humaine est la conscience sans cesse avivée de la possibilité
du discours. Parmi les modes possibles de relation avec le réel,
la rencontre interhumaine est exceptionnelle pour la simple raison que
le fait de la parole, son existence, est exceptionnel.
N.O. - Est-ce que le cadre idéal du discours se trouve dans
un régime politique particulier ?
E. Levinas. - Oui. C'est sans aucun doute la démocratie.
C'est le lieu de circulation du discours, de l'échange, de la parole.
N,O. - Que peut-on dire à un raciste? .
E.Levinas. - Arriver à lui faire reconnaître qu'il faut
voir le visage de l'autre. La couleur ne m’empêche pas de voir
le visage. Le visage n’est pas la couleur des yeux ou la forme du
nez. Il est le proche, celui à qui je dis "tu". Il est
ce qui transcende les différentes formes. Mais avant d'arriver
à voir le visage, il faut de la culture, de l'éducation,
de la vraie philosophie. C'est une entreprise de longue patience.
N.O. - Vous avez écrit: "Le racisme constitue une épreuve
qu'il faut surmonter plutôt qu'un problèrne qu'il s'agit de
résoudre." Où est la différence?
E. Levinas. - Dans le concept de problème, il n'y a pas d'idée
de permanence. Or le racisme est constamment à surmonter.
Il est l'un des modes fondamentaux de l'humain. Ce n'est jamais fini.
Encore une fois, le racisme renie le visage. Il est lui-même
sans visage. Il s'enfonce dans une nuit où les hommes ne se
voient plus. Le racisme est une tentation permanente car il est la
pente la plus facile de l'humain. Ne Plus voir le visage, c'est refuser
notre responsabilité à l'égard d'autrui. Or
c'est précisément l'éternelle tentation: refuser la
responsabilité. Le racisme présente Histoire des hommes
comme l'histoire d'un troupeau..
C'est l'homme, son visage, sa parole qu'il faut alors ressusciter.
Rien n'est facile. Mais tout est possible.
N.O. - Comment en êtes-vous venu à donner à la
relation interhumaine, à la rencontre du visage, au regard sur l'autre
la première place dans votre pensée?
E.- Levinas. - C'est lié au mode de vie qui était
celui de mon entourage familial et à la lecture de certains
livres, dont la Bible, où j'ai reconnu très tôt le
souci de constituer l'humanité, c'est-à-dire un ordre
moral intégral, en partant des données concrètes
de l'humanité réelle.
N.O. - Vous vous référez à Platon et à
la Bible comme à des œuvres contemporaines. En quoi sont-elles au
cœur de notre actualité?
E. Levinas. - La véritable actualité, c'est l'affirmation
selon laquelle au-delà de l' Etre il y a le Bien. Elle se trouve
dans Platon et dans la Bible.
C'est toujours cette dimension morale de l'interhumain que j'ai
cherchée dans les
ouvrages philosophiques.
N.0 - Comment apparaît-elle dans la Bible?
E. Levinas. - Tant qu'Adam est seul, sans sa compagne, la création
du monde n'est pas achevée. Et dès le deuxième
épisode, on trouve le draine d'Abel et Cain. La Bible est
un drame en effet, un livre où cherche à s'établir
une corrélation entre humains, avec les échecs que cela comporte,
les difficultés qui s'instaurent avec la séparation et la
multiplicité. Or la Bible est le livre fondamental de toute l'Europe,
et pas seulement pour les juifs. La paix entre les hommes, la justice,
et l'extension de cette proximité à toutes les dimensions
de la dispersion humaine. C'est tout ce qu'elle apporte et nous demande!
La Bible et les Grecs, c'est toute la culture européenne, une culture
de la paix malgré tant de guerres !
N.O. - Vous avez écrit en substance que la nature de l'homme,
le fait qu'il puiss être bon, était le problème philosophique
le plus actuel...
E. Levinas. - Ce sont les questions d'aujourd'hui. Notre Etat
européen moderne est fondé sur la démocratie, elle-même
issue de la justice, qui prend en compte la responsabilité pour
autrui. La phrase de Goethe "Gut sei der Mensch", que
l'homme soit bon... La voilà, l'actualité. Des
philosophes insistent sur l'idée de la persistance des étants
dans l'être, du
désir d'être, de l'effort d'être du conatus
spinoziste comme idéaux de la culture. Heidegger définit
l'humain par l'être qui se soucie d'être. Etre, c'est vouloir
être, Mais le verbe être serait alors corrélatif de
violence. Advienne que pourra pourvu
que je sois! La rencontre d'autrui a cependant déjà
ceci d'exceptionnel parmi tous les événements humains qu'elle
peut prendre la priorité sur le souçi d'être. Rencontrer
autrui, c'est dire bonjour. Shalom. Paix. Comment allez-vous? Voici que
je me mêle de votre vie. C'est le moment essentiel où
la différence raciale peut passer au deuxième plan.
Vision du visage ! Le visage, c'est autrui, comme celui à qui je
me dois, dont j'ai à répondre. Le visage, c'est quand
on commence à dire, selon les coutumes de la courtoisie: "Après
vous, monsieur."
Mais voici le troisième homme. Lui aussi est tout pour
moi. A lui aussi je me dois. Après la charité,
la justice. A partir du troisième homme, la naissance de l’état
est nécessaire. Il faut quelqu'un qui puisse apporter l'autorité
du jugement. Nous irons vers les idéaux grecs, vers un Etat
issu de la charité mais se dirigeant vers la justice. Car
le souçi d'autrui demeure présent dans l'idéal de
justice que seul l’état peut garantir. Et c'est l’état
démocratique seul qui désigne le moment où l'on passe
de la charité à la justice. Du couple d'Adam et Eve
à une société de trois ou plus. Dans l'Etat
démocratique, la justice elle-même est soumise à un
contrôle et le pouvoir peut se renouveler: deux conditions essentielles
pour éviter le refus du visage de l'autre.
Propos recueillis par CATHERINE DAVID
POÈMES
LEOPOLD SÉDAR SENGHOR
SÉNÉGAL
Femme noire
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est
[beauté
J'ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains
[bandait mes yeux.
Et voilà qu'au coeur de l'Été et de Midi,
je te découvre,
[Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l'éclair
[d'un aigle.
Femme nue, femme obscure !
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
[bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux
[caresses ferventes du Vent d'Est
Tam-tam sculpté, tam-tam qui grondes sous les doigts
[du Vainqueur
Ta voix grave de contre-alto est le chant spirituel de
[IAimée
Femme nue, femme obscure !
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de
[l'athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles
sur
[la nuit de ta peau
Délices des jeux de l'esprit, les reflets de l'or rouge sur
[ta peau qui se moire.
A l'ombre de ta chevelure, s'éclaire mon angoisse aux
[soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire !
je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans
[l'éternel
Avant que le destin jaloux ne te réduises en cendres
[pour nourrir les racines de la vie.
Chants d'ombre, Le Seuil, 1945.
FRANCIS BEBEY
CAMEROUN
Ma vie est une chanson
On me demande parfois d'où le viens
Et le réponds «je n'en sais rien
Depuis longtemps je suis sur le chemin
Qui me conduit jusqu'ici
Mais je sais que je suis né de l'amour
De la terre avec le soleil »
Toute ma vie est une chanson
Que je chante pour dire combien je t'aime
Toute ma vie est une chanson
Que je fredonne auprès de toi
Ce soir il a plu, la route est mouillée
Mais je veux rester près de toi
Et t'emmener au pays d'où je viens
Où j'ai caché mon secret
Et toi aussi tu naîtras de l'amour
De la terre avec le soleil
Toute ma vie est une chanson
Que je chante pour dire combien je t'aime
Toute ma vie est une chanson
Que je fredonne auprès de toi
Inédit.
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